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Nous habitions à Meknès (Mknas). Après le déjeuner, il fallait rester à la maison. Faire la « sieste »[1].Il faisait trop chaud pour sortir. Nous ne pouvions pas mettre en cause cette règle édictée par ma belle-mère. Nous attendions. Comme au début de notre installation, lorsque nous entendions le sifflement de la locomotive. Qui pouvait alors nous empêcher d’être dehors ? Il était impératif que nous soyons à l’extérieur pour voir le train et compter les wagons.
LABANIII [2]…
Cet appel, à peine entendu, nous nous hâtions de sortir et nous nous trouvions en un temps record, en face du champ d’oliviers. La belle-mère n’y pouvait rien. Elle n’ignorait pas que toute tentative de freiner notre élan, était vouée à l’échec, et réservait son « énergie » pour d’autres occasions.
LABANIII …
Mélodie irrésistible de ralliement.
Il était peut-être toujours au même endroit. Du côté ombragé, vers le figuier, dont des branches débordaient du jardin de la maison voisine et servaient de parasol.
Il était devant sa « poussette » qui était toute sa boutique[3].
Dans la poussette, la glace.
La glace à la vanille.
LABANIII …
Parfum d’enfance.
Il souriait et sa poussette contenait pour nous, une des meilleures saveurs.
Avec mes frères et sœurs, il nous arrivait d’avoir une « fortune » qui totalisait parfois un dirham[4].
Nous sortions à son appel et commencions d’abord par nous échanger des mots et des rires. Puis, invariablement, il disait à l’un d’entre nous :
« Addou awide amane »[5].
C’est nous qui lui avions appris quelques mots berbères, et nous sentions que cette expression était plus que rafraîchissante pour lui.
Il voulait en fait une bouteille d’eau du réfrigérateur.
Après avoir bien bu, il posait la bouteille, remerciait le Créateur, nous caressait du regard, prenait une sorte d’outil dans une main et de l’autre, sortait avec une cuillère plate, la vanille qu’il avait dans un récipient à l’intérieur de sa poussette, pour l’étaler sur une gaufrette qu’il recouvrait d’une autre, avec des gestes précis et sûrs. Nous étions comme hypnotisés. Il servait l’un d’entre nous puis plongeait l’outil dans une sorte d’ustensile avec un peu d’eau pour le nettoyer, et recommençait l’opération jusqu’à servir tout le monde.
Il gardait toujours le sourire et dégageait une confiance qu’il nous transmettait, par le simple fait d’être.
Le soir, il m’arrivait de retrouver, dans le champ d’oliviers, quelques gardiens marocains des maisons occupées par des familles françaises qui étaient en métropole pour l’été.
Mon éducation se poursuivait.
BOUAZZA
[1] Nous ne dormions pas. Nous faisions parfois semblant. Nous étions dans la même pièce et faisions de notre mieux afin que notre bruit ne dérange pas les « adultes ».
[2] La vanille.
[3] J’avais connu, à la sortie de quelques écoles, surtout celle de Rabat (Rbate), des vendeurs ambulants qui nous attendaient avec une patience infinie : celui qui vantait son « jabane » (nougat) collé autour d’un bâton et dont il pouvait détacher, avec une sorte de couteau, du premier coup, le morceau correspondant à la somme donnée par l’enfant. L’autre qui chantait ses sucettes, rouges et vertes, accrochées à son bâton tel un arbre avec une branche pleine de fruits. Un énième, annonçant son « tayb ouhari » (cuit et tendre) afin de nous vendre le cornet, encore fumant, de pois chiches ou de fèves au sel et au cumin.
[4] J’étais loin à cette époque d’imaginer les difficultés d’un vendeur ambulant, et encore moins les ravages des misères et des idéologies.
[5] Ddou awide amane : va apporter de l’eau.
Mon frère aîné et mes sœurs plus âgées, à des degrés divers, n’ont pas perdu la langue berbère. Moi, je l’ai perdu, mais je comprends des expressions et n’ignore pas des mots.