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Nous habitions une maison de fonction avec un superbe jardin à Taroudant (Taroudanete), dans le sud du Maroc (Mghrib). J’en ai déjà un peu parlé.
C’était en 1957-1958, je crois.
Le jardin était en effet superbe. Dans mes souvenirs, il est encore plus que cela. Des fleurs de toutes les couleurs partout. Des orangers, des citronniers, des bananiers, des arbres dont je ne connais même pas le nom, des plantations diverses, variées. Et la musique de l’eau que j’entends encore. De l’eau en abandonce.
Une bénédiction.
La « basse cour » était fabuleuse. Je me revois, contemplant, derrière le grillage, sans jamais me lasser, les coqs, les poules, les poussins, les pigeons, les lapins, deux béliers,[1]le dindon qui, avec sa manière de se gonfler tout le temps m’impressionnait et surtout les canards qui jouissaient de l’eau d’un petit bassin avec une satisfaction communicative. Ce spectacle m’enchantait.[2]
C’était le début du Maroc de « l’indépendance dans l’interdépendance ». Mon père avait été nommé à un poste « important » et nous habitions alors la maison de fonction avec le superbe jardin. Avant nous, elle était occupée par une famille de colonialistes de France.
Le colonialisme français avait décidé d’employer des prisonniers comme main d’œuvre à l’extérieur des prisons. Certains participaient à l’entretien des jardins des maisons de fonction.
Le Maroc de « l’indépendance dans l’interdépendance » avait maintenu cette pratique.
Je me souviens de Lhouari[3]à Taroudant.[4]Nous allions le voir au jardin et il nous racontait des choses. Je ne sais plus quoi au juste. Ma belle-mère lui donnait à manger la même chose que nous. Elle lui donnait peut-être quelquefois de l’argent pour faire quelques courses en ville. Le soir, il regagnait la prison. Il revenait chez nous le lendemain.
Compte tenu de mon âge, je ne savais pas grand-chose sur l’incarcération.[5]
Lhouari était pour moi un homme respectable. Un être cher, auquel nous étions attachés.
Sa peine terminée, il ne venait plus.[6]Il était retourné chez lui. Plus au sud. Je ne sais plus à quel endroit. Puis un jour, quelqu’un était venu nous voir. C’était Lhouari. Il nous apportait une gazelle.
Je me souviens que ma sœur, aujourd’hui décédée, prenait soin de cette gazelle, comme elle prenait soin de nous. Elle la nourrissait, veillait sur elle, faisait de son mieux pour la protéger et nous apprenait à nous en occuper.
Les jours passaient, mais la gazelle ne prenait pas de force. Le superbe jardin ne lui était pas profitable. Ma sœur s’inquiétait. Elle avait beau lui donner du lait et l’entourer de beaucoup d’affection, sa faiblesse s’accentuait.
Nous ne savions pas quoi faire. Nous ignorions son mal.
Je ne me souviens pas du jour de son décés. Elle n’est pas restée longtemps.
Lorsque je pense à cette gazelle, je pense à Lhouari et à ma sœur. Je n’oublie pas.
Un jour, par la Grâce du Créateur, je les retrouverai avec d’autres, au milieu du plus superbe des jardins.
[1] Tous deux avaient d’impressionantes cornes. Ils prenaient du recul, chacun face à l’autre, couraient à toute vitesse, et se tapaient les têtes. Ils avaient l’air d’apprécier ce genre de « sport », car ils y avaient recours pendant des moments assez longs. Dans mon esprit, l’un représentait mon père et l’autre ma belle-mère. Allez savoir pourquoi !
[2] Aujourd’hui encore, j’aime observer les animaux et des canards qui s’ébrouent dans l’eau, me transportent de joie. Nous avons toujours eu des aninaux à la maison, chez mon père (coqs, poules, poussins, pigeons, canards, dindons, dindes, lapins, moutons, vaches, chiens, chats …).
Il m’est arrivé cependant, avec des enfants, de maltraiter des animaux. Je fais des invocations pour que le Créateur me pardonne mes égarements et me couvre de Sa Miséricorde.
[3] Alhouari, Elhouari. Le « r » roulé.
[4] Je n’ai pas oublié les autres que j’ai connus dans d’autres lieux.
[5] Mais je n’ignorais peut-être pas qu’il faut être humble et soutenir ceux qui ont besoin d’être soutenus.
[6] Pendant des années, des détenus étaient affectés à la maison. Nos rapports ont toujours été comme avec Lhouari.