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Sur la route de Tiddas,[1]à une quinzaine de kilomètres de Khemisset (Lkhmiçate), les colonialistes français avaient aménagé une base nautique de loisirs, avec hôtel-restaurant. Cette base était assez fréquentée. Et au début du Maroc de « l’indépendance dans l’interdépendance », ils continuaient de la fréquenter. C’est dans cette base qu’il m’avait été donné de voir, pour la première fois, des personnes s’adonner au ski-nautique.
Dayte rroumi[2]peut se traduire par « le lac de celui qui n’est pas du pays ».
Dans les années soixante, j’y allais, avec des camarades, à pied ou sur des vélos de location. L’exploit pour nous n’était pas dans la marche ou l’effort qu’exigent les deux roues. Bien sûr nous en étions « fiers ». Mais l’important consistait à faire l’aller et le retour, sans subir de représailles. On racontait en effet qu’on ne pouvait pas passer « impunément » dans un coin où une partie de la population est désignée par le vocable « Khammouja ».[3] Cette appellation reste pour moi d’origine incontrôlée. Son sens exact m’échappe aussi. Et je n’ai jamais pu savoir bien entendu dans quel but elle avait été répandue, ni par qui.
On nous disait que des personnes de « Khammouja », pour rester fidèles à une réputation qui remonte à je ne sais quand, pouvaient nous tendre une embuscade et nous faire regretter de nous être aventurés sur leur territoire. Mais moi, chaque fois que j’ai fait le trajet, je n’ai jamais eu à me plaindre de la moindre hostilité. Mes camarades non plus.
De temps à autre, je faisais le trajet en voiture. Avec le mari de ma sœur décédée. Je me rendais dans une petite « plantation » d’orangers, attenante au chemin qui mène à l’hôtel-restaurant du lac. Elle avait été achetée par mon père. Il connaissait quelqu’un[4] qui avait subi un « revers de fortune » comme dirait l’autre, et qui avait été contraint de céder ses propriétés qui, avait-on dit, étaient acquises illicitement,[5]et dont il fallait se débarrasser pour éviter je ne sais quoi. L’époux de ma sœur décédée était chargé des contacts avec l’ouvrier agricole afin de « planifier la gestion » de cette plantation. Pour mon père, qui exerçait à Meknès (Mknas), lorsqu’il avait fait cette acquisition, les oranges devaient lui rapporter de l’argent. Au bout d’un certain temps, il a jugé qu’elles« ne rapportaient rien ». Les orangers avaient alors été arrachés, et remplacés par des légumes « plus rentables ». À la longue, tout s’est avéré « sans intérêt » et la plantation a été vendue.
En faisant le trajet en voiture, nous nous arrêtions au souq,[6]qui se tient le dimanche. Je n’ai jamais eu non plus à me plaindre de la population.
Des amis de mon père avaient fait des acquisitions de terres dans le périmètre du lac et aux alentours, avaient construit des « résidences de plaisir » et apprécié la rentabilité des cultures. Un parmi eux, faisant main basse sur tout ce qu’il pouvait, conformément à la tradition instaurée par le système, s’était attribué un budget dans le cadre de « la modernisation locale », pour procéder à « l’élevage de la grenouille de Cuba ». Il avait laissé entendre que l’investissement « prometteur », allait avoir des « retombées miraculeuses » sur la région. Il avait chargé « un expert français » de l’application du programme, à dimension internationale.
Le temps s’est écoulé. « L’expert » français et avec lui, le programme à dimension internationale pour l’élevage de « la grenouille de Cuba », a été enterré.
Les colonialistes français ne fréquentaient plus la base nautique. L’hôtel-restaurant est passé des mains de magouilleurs du Maroc de « l’indépendance dans l’interdépendance », à celle de tricheurs du même système, avant de fermer. À sa place, d’autres corrompus avaient lancé des « animations » où des débauchés, certains mariés et pères, venaient se saouler et s’envoyer en l’air avec des putes, parfois épouses et mères. Le Maroc de « l’indépendance dans l’interdépendance » en marche.
Le lac lui, n’intéressait pas les pilleurs. Une chance. J’y allais de temps à autre avec mon épouse et nos enfants. Et jamais nous n’avons eu le moindre problème avec « Khammouja ».
Des années plus tard, quelqu’un m’a rapporté ici en France qu’un gouverneur,[7]de la province de Khemisset (Lkhmiçate), dans une luxueuse voiture dite de « service », se balladait « incognito », sur le territoire d’une population taillable et corvéable à merci. Ce « personnage important », était tombé, sans que l’on sache comment, dans une embuscade tendue par « Khammouja ». La population voulait lui signifier un mécontentement ancien et profond. Le rappel a été fait avec la violence de la légitime défense, face au représentant du Mkhzen.[8] Après cela, le gouverneur avait été autorisé à regagner le fauteuil à son lieu dit de « travail ». Dés son arrivée au siège de la province, il s’était occupé d’asseoir sa vengeance. Il avait envoyé les forces dites de « l’ordre », « chabakouni »,[9] « mrda »,[10] « lmkhaznia »,[11]pour rétablir, par tous les moyens, l’autorité du Mkhzn.
« L’autorité » a été rétablie conformément aux méthodes habituelles du Mkhzen, dont le principe fondateur est l’écrasement des populations par tous les moyens. Mais cela n’empêche pas ces populations, un peu partout, « Khammouja » ou d’autres, pour signifier un mécontentement ancien et profond, de se défendre comme elles peuvent, contre les horreurs d’un « Mkhzn », étranger depuis toujours à ce qu’elles sont.
BOUAZZA
[1] Tedders.
[2] Rroumi ou roumi, aroumi pour les Berbères (iroumine au pluriel), du mot « Romain », désignant tout ce qui n’est pas du blad (bled), du pays, (abldi, pluriel ibldine).
[3] En arabe, le mot « khamj » signifie pourri.
[4] Le fils avait fait une classe avec moi au collège. Il m’avait écrit un jour en France pour me faire savoir qu’il voulait démissionner de son emploi de fonctionnaire, et me demandait de l’aider à quitter le Maroc. Je ne pouvais rien faire et je ne le lui avais pas caché. Il n’avait pas apprécié et ne m’avait plus contacté. Des personnes, dont des membres de ma « famille », adeptes de nombrilisme, de dissimulation, d’impudeur, de laxisme, de tricherie, de mensonge, de débauche, de corruption et autres, ne supportent pas que je fasse mon possible pour être franc, crédible, sincère et direct. L’indisposition de certaines de ces personnes face à mon attitude est telle que j’ai du mal à la comprendre. Elles veulent m’interdire d’appeler une merde, une merde et n’ont pas de scupule à m’insulter, à nier mes valeurs, à vouloir m’imposer d’accepter leurs agressions pour ne pas être taxé d’intolérant. Cela ne m’empêche pas, dans mon imperfection, d’essayer de faire de mon mieux pour progresser dans ce qui ne déplaît pas au Créateur.
[5] Peut-on acquérir licitement une propriété au Maroc ?
[6] Souk. Marché.
[7] Une sorte de fonctionnaire qui apprécie d’être comparé à un préfet de département en France. Il n’apprécie pas par contre qu’on lui attribue en prime l’incompétence, l’arrogance, le despotisme, l’arbitraire, la corruption généralisée, la débauche, et tout ce qui s’en suit.
[8] Terme désignant l’emprise du système sur les populations. Emprise « rationalisée » par le colonialisme et l’impérialisme pour mettre fin à toute Résistance.
[9] Lorsque les forces au service du colonialisme intervenaient contre la population, elles criaient : « ça va cogner ». En « marocanisant » l’expression, la population disait : « cha ba kouni ».
[10] Du mot espagnol « merda » (merde). L’Espagne occupe encore des territoires du. Maroc, et certains termes de sa langue ont été « marocanisés ». (Mrda, avec « r » roulé).
[11] Mkhaznia, forces répressives au service du Mkhzen (singulier : lmkhzni, mkhzni). Forces dites auxiliaires.