Foi, exil, témoignages, souvenirs, histoires, famille, mémoire, transmission, bled, Raho, Raho, Raho, Raho, Maroc.

Il m’arrive, parfois, de penser à lui, dans sa blouse grise, se déplaçant dans la cour de l’établissement, comme s’il était « ailleurs ». Et j’ai alors l’impression d’entendre la douceur des sons de son violon qui me parvenaient dans la salle au dessus de celle où il donnait des cours de musique. Il avait passé de nombreuses années à Khemisset. Il était vieux et paraissait fragile. Rien à voir avec son épouse[1] qui impressionnait tous les élèves. Trés grande, la voix ferme, les traits sévères, le chignon strict, la veste masculine, les chaussures noires d’homme et le grand cartable en cuir sombre. Aprés le cycle primaire, je l’ai eu comme professeur au début du secondaire. Le même établissement scolaire accueillait les deux cycles.Son époux venait de mourir je crois. L’enterrement n’avait pas eu lieu en France, leur pays, mais à Khemisset (Lkhmiçate), à « kbour nsara »,[2]le cimetière des français.
Chaque année, cette femme préparait une sorte de « rendez-vous » qui comptait énormément pour elle. Pendant les mois de scolarité, elle s’intéressait à tous les élèves de l’établissement, observait, posait des questions, notait des noms. Et au mois de décembre du calendrier Grégorien, à l’occasion des fêtes dites de Noël, elle utilisait le réfectoire pour organiser un goûter aux élèves dont elle avait noté les noms tout le long de l’année, et leur distribuait des chaussures d’hiver[3]. De belles chaussures pour chauffer leurs pieds. Beaucoup d’autres élèves en avaient besoin bien sûr, elle l’a toujours su, mais elle ne pouvait pas chausser tout le monde. Les moyens dont elle disposait lui imposaient de ne choisir que quelques dizaines d’élèves. Ceux qu’elle estimait être les plus nécessiteux.
Des saisons ont succédé aux saisons et un jour en France, mon épouse professeur, a invité une de ses collègues et son compagnon. Il était beaucoup plus âgé qu’elle. Il avait plus de soixante dix ans et elle était trentenaire. Ayant appris que j’étais élève à Khemisset, il s’était mis à me parler de l’enseignant de musique et de son épouse qui prenait soin des pieds des élèves les plus pauvres. Sa cousine.Elle avait regagné la France et vivait avec ses souvenirs dans un petit coin du pays. Il m’avait donné son adresse et nous avions échangé quelques lettres. Je lui avait parlé de son époux[4]et elle avait trouvé mon style émouvant. Lui avais-je parlé des pieds chauffés ? Je ne pense pas.
Elle est peut-être décédée depuis. Son cousin aussi.
Nous sommes au Créateur, et à Lui nous retournons.
BOUAZZA
[1] C’était sa deuxième épouse.
[2] Les tombes des Nazaréens (des chrétiens). Ce cimetière était mitoyen d’un bidonville connu pour la prostitution. De nos jours encore, lorsqu’on dit « kbour nsara » à Khemisset, les anciens pensent aux putes.
[3] Il fait froid à Khemisset, l’hiver. Lyautey, le résident général de la France colonialiste diait du Maroc que « c’est un pays froid où le soleil est chaud ».
[4] Je ne lui avais pas parlé bien entendu de ce que j’avais appris sur son époux par son cousin, à savoir par exemple, que l’enseignant de musique avait choisi l’exil pour essayer de guérir une profonde blessure causée par sa première épouse.